Expérience client
Le geste que l’on ne fait pas
Un massage n’est pas une chorégraphie. Un soin commence par la personne allongée sur la table.
En douze ans d’entretiens et de formations, les mêmes gestes revenaient. Ils avaient été appris en regardant une performance, pas une personne.
Par David Neddam
En douze ans à diriger des spas en Floride, j’ai mené des centaines d’entretiens d’embauche et formé plusieurs dizaines de thérapeutes. À chaque fois, je leur demandais de me montrer comment ils massaient.
J’ai vu des praticiens talentueux, précis, passionnés. Et j’ai vu revenir, année après année, les mêmes gestes qui m’arrêtaient.
Des étirements qui ressemblaient davantage à des mobilisations d’ostéopathie qu’à un massage. Des appuis de coude posés avec force sur des zones que l’on apprend à protéger. Des pressions là où, justement, on ne presse pas. Des étirements de la nuque, tête tirée, cou en rotation.
Quand je demandais d’où venait le geste, la réponse était souvent la même : « C’est ce que fait untel, il est champion de tel État. » Ou : « J’ai vu la vidéo d’un champion de telle ville, il fait cet étirement, il dit que c’est pour telle chose. »
Le geste avait été appris en regardant une performance. Pas en regardant une personne.
Je suis kinésithérapeute de formation, formé à l’ostéopathie. Pendant dix-huit ans, j’ai eu des patients entre les mains avant de partir pour la Floride. Je sais ce qu’un cou peut supporter. Je sais aussi ce qu’il peut cacher.
Alors je veux dire clairement ce que je pense, même si cela va à contre-courant d’une partie du métier.
Une performance n’est pas un soin
Une compétition récompense une prestation. Elle se juge sur ce que l’on voit : la technique, la fluidité, la créativité, la cohérence d’un protocole. Ces critères ne sont pas illégitimes. Ils valorisent un vrai savoir-faire, et le métier a besoin d’être reconnu.
Mais un massage n’est pas une chorégraphie.
Un soin commence avant le premier geste. Il commence par une question : qui est la personne allongée devant moi ? Une prothèse de hanche, une hernie discale, une arthrose cervicale, une opération récente, une tension artérielle mal équilibrée… Rien de tout cela ne se voit sur une table. Tout cela change ce que l’on peut faire, et surtout ce que l’on ne doit pas faire.
Le format d’une compétition pousse naturellement vers les gestes les plus visibles. Ce sont rarement les plus utiles. Et ce ne sont presque jamais ceux qui demandent le plus de discernement.
Savoir faire, et savoir ne pas faire
Un bon praticien ne se reconnaît pas seulement à ce qu’il sait faire.
Il se reconnaît à ce qu’il décide de ne pas faire.
Dans nos formations, il nous arrivait d’interrompre un massage au milieu d’une séquence pour poser une seule question au thérapeute : « Qu’est-ce qui t’a fait choisir ce geste ? » Pas pour le piéger. Pour déplacer son attention. Pour qu’il regarde la respiration de la personne plutôt que la beauté de son enchaînement.
Un geste n’a de valeur que s’il répond à quelqu’un. Le même étirement peut soulager une personne et blesser la suivante.
Un titre n’élargit pas le champ de compétence
Il y a aussi une frontière que l’on oublie facilement.
Certaines mobilisations articulaires, certains gestes sur la colonne et la nuque appartiennent à d’autres professions, avec d’autres formations et d’autres responsabilités. Un diplôme de masseur, une certification complémentaire ou un titre de champion ne déplacent pas cette frontière.
En Floride, où je travaille, la loi définit la massothérapie comme le travail des tissus mous. Elle prévoit des sanctions pour le praticien qui va au-delà de ce que la loi lui permet, ou qui n’apporte pas le niveau de soin qu’un massothérapeute raisonnablement prudent jugerait acceptable. Je ne suis pas juriste, et chaque pays a ses règles. Mais l’idée est universelle : la reconnaissance ne remplace pas la prudence.
Et quand le massage primé arrive sur la carte du spa ?
C’est là que la question devient très concrète pour les propriétaires et les directeurs de spa.
Imaginons un praticien qui remporte un titre avec son massage signature. Le spa le met à la carte, à un prix élevé, avec une promesse simple : recevoir le massage qui a gagné.
Une cliente réserve. Elle a une prothèse de hanche. Ou une nuque fragile. Ou elle sort d’une intervention.
Que fait-on ? Si l’on retire les étirements, les appuis profonds et les mobilisations spectaculaires, on ne lui donne plus ce qu’on lui a vendu. Si on les garde, on prend un risque qu’aucun titre ne justifie.
La seule réponse professionnelle est la première. Mais alors, il faut être honnête sur ce que l’on vend : le savoir-faire d’un praticien qui adapte, et non la copie d’une prestation pensée pour un jury.
Le questionnaire ne protège personne s’il n’est pas lu
Dans beaucoup de spas, le client remplit un formulaire avant son soin. C’est utile. Mais j’ai appris, en reprenant mes premiers spas, qu’il suffit d’oublier une seule question sur la santé pour découvrir le problème quelques minutes avant le rendez-vous, quand tout est déjà prêt.
Le document ne protège pas le client. Ce sont les décisions qu’il permet de prendre qui le protègent : poser la bonne question, écouter la réponse, adapter, et parfois dire non.
Ce que j’appelle l’excellence
Je n’ai rien contre les compétitions. Elles font avancer la créativité, elles donnent de la visibilité à un métier qui en manque, elles rassemblent des professionnels passionnés.
Je pense simplement qu’il faut faire attention à ce que l’on met sur un podium.
Pour moi, le meilleur praticien n’est pas celui qui réalise les gestes les plus impressionnants. C’est celui qui écoute, qui évalue, qui adapte et qui protège. Celui qui sait qu’un client ne revient pas pour une démonstration, mais parce qu’il s’est senti compris et en sécurité.
Peut-être que les jurys de demain noteront aussi cela : la qualité des questions posées avant le premier geste, la justesse d’une adaptation, le courage de renoncer à une technique.
Parce que la plus belle preuve de maîtrise n’est pas toujours le geste que l’on fait.
C’est souvent celui que l’on ne fait pas.
Chaque situation est différente.
Cette première étape est gratuite.
